
Introduction
Si l'on définit le pouvoir comme la capacité de prendre des décisions et d'obtenir que celles-ci soient suivies d'effet, le droit à la parole semble en constituer l'une des clefs. Pour exercer le pouvoir, en effet, il faut avoir la capacité de prendre la parole et de se faire entendre ; réciproquement, toute personne qui dispose d'un auditoire " captif " obtient par là même un pouvoir, c'est-à-dire une possibilité de donner des ordres, ou de suggérer des comportem rapport à celui de la violence : " la violence qui parle, c'est déjà une violence qui cherche à avoir raison, c'est une violence qui se place dans l'orbite de la raison et qui commence déjà à se nier comme violents non spontanés, et, par conséquent, d'imposer se volonté. D'un autre côté, pourtant, le registre du langage est antinomique parence " (Paul Ricoeur, La violence, 1967). Le fait de vouloir agir et intervenir dans l'élément du langage (" prendre la parole ") semble donc relever d'une démarche rationnelle et éthique, c'est-à-dire respectueuse du sujet auquel l'on s'adresse. La question posée (" prendre la parole, est-ce prendre le pouvoir ? ") soulève donc une interrogation préliminaire sur la nature du pouvoir : le pouvoir est-il essentiellement violent ? Si tel est le cas, la parole, qui enveloppe le pouvoir, peut-elle devenir l'instrument d'une telle violence ? Ou bien doit-on prendre en considération l'existence d'un pouvoir concerté, auquel cas l'exercice de la parole, tout en exprimant une forme de pouvoir, ne relèvera pas du " diktat " (exercice unilatéral de la parole). C'est ainsi qu'en démocratie l'accès à l'espace public, c'est-à-dire la capacité à la fois de prendre la parole et de conquérir par ce biais le pouvoir est encadré par des règles strictes qui visent à réduire la dimension irrationnelle de la prise de pouvoir, alors même que celle-ci s'effectue dans un cadre légal.
Plan
I Oui : pouvoir et parole sont indissociables
II Mais : prendre la parole ne constitue une prise de pouvoir que dans certains contextes
III Violence de la prise de parole : on ne " prend " pas la parole dans une république.
I Pouvoir et parole sont intimement liés
Ce constat est à la portée de tous. Chacun peut observer que les hommes (incluant les femmes) qui ont du pouvoir tiennent des discours. Et réciproquement toute personne qui a la possibilité de tenir un discours devant un public attentif possède par là même un pouvoir. A cet égard, on
peut citer l'accès des femmes au pouvoir qui passe par le droit à la parole à la maison, dans la rue (combat de suffragettes) puis dans l'espace public (parlement, médias). Le succès et l'influence sans cesse confirmés et amplifiés des femmes qui ont " pris la parole " au XX ième siècle (écrivains, journalistes, philosophes) - à la suite, entre autres, d'Olympe de Gouges, est à cet égard probant.1) Le pouvoir implique la parole
C'est flagrant en ce qui concerne le pouvoir politique. Le chef d'Etat, les ministres etc.. sont sommés de prendre la parole constamment. Mais c'est vrai aussi pour tous les pouvoirs non " politiques " (au sens strict) c'est-à-dire dans tous les domaines où l'autorité se traduit par la capacité de parler (avec pertinence) sur des sujets à propos desquels on dispose d'une compétence et donc d'une légitimité pour en parler. Car ce que l'on appelle " le " pouvoir ne renvoie pas seulement à la capacité de prendre des décisions ayant trait à l'ordre public. C'est aussi le pouvoir-savoir dont parle Michel Foucault (cf texte ci-joint) qui se distribue en de multiples centres d'action, et instances, ou encore ce qu'il nomme les " micro-pouvoirs ": pouvoir du savant, du médecin (cf les médecins de Molière) du professeur, du " psy ", du philosophe, de l'intellectuel. " engagé " etc... A ce propos, on remarque que ce qui est décisif n'est pas la quantité (parler beaucoup) mais la qualité de la parole, ou plutôt la qualité de l'écoute comme en témoigne le cas du " psy " qui parle très peu mais qui a beaucoup d'ascendant sur son patient.
2) Toute parole enveloppe du pouvoir
On pense en tout premier lieu à la parole qui commande, celle du général ou de tout gradé militaire par exemple. Mais c'est la parole en général, en dehors de tout contexte hiérarchique, qui véhicule par nature une forme de pouvoir.
Cette interaction universelle entre parole et pouvoir est manifeste toujours et partout. Mais elle apparaît dans sa forme la plus pure dans les sociétés sans Etat, où le pouvoir de parler est le principal attribut du chef (et du sorcier) . Pierre Clastres (textes joint) a mont
ré le lien entre magie et pouvoir politique, à la suite de Lévi-Strauss. Pour Lévi-Strauss, le pouvoir que le chaman exerce sur ses sujets ou patients est très comparable à celui du leader politique dans nos sociétés. En effet, le lien social est symbolique, et les hommes de pouvoir, dans toutes les sociétés, sont ceux qui ont la capacité de réintégrer les individus inquiets, esseulés, angoissés, dans la communauté par le biais du symbole. Ceci vaut pour le chaman, pour le chef de parti, pour le " psy " ou pour le télé-évangéliste.3 ) Préséance du pouvoir sur la parole.
En règle générale, ce n'est pas la parole qui introduit au pouvoir, mais c'est le pouvoir qui ouvre le droit à la parole. A l'origine (dans les premières sociétés, et dans toutes les sociétés pré-modernes), c'est parce que l'on possède la pouvoir que l'on peut parler. Plus exactement, c'est parce que l'on se trouve dans une position d'autorité que l'on peut tenir une parole (" autorisée"). C'est ce dont témoigne le rapport étroit entre pouvoir politique et instances religieuses. Celui qui a le pouvoir, pendant des siècles, c'est celui qui " dit " (la délimitation du sacré et du profane, les tabous, les interdits) ou encore qui " parle " (au nom de Dieu). " Le terrorisme commença lorsqu'un meneur des peuples put montrer une pierre gravée en proclamant : " Dieu a parlé et voici ce qu'il en reste, les Tables de la loi " (Henri Lefevre,
Positions contre les technocrates, 1967) . Le " terrorisme " évoqué ici est celui de tous les hommes qui parlent au nom de Dieu, prophètes et autres " docteurs de la Loi ". Dans une société traditionnelle, on ne prend pas la parole si on ne jouit pas d'une autorité (obtenue par la naissance, la position sociale ou la volonté de Dieu ..) . Dans le monde moderne, n'importe qui peut prendre la parole, théoriquement.
Mais sera-t-il entendu ? (cf la multiplication des " blogs " sans écoute)Conclusion
La problématique " prendre la parole, est-ce prendre le pouvoir ? " ne concerne, en toute rigueur, que les sociétés modernes. Dans les sociétés traditionnelles, ne prend pas la parole qui veut.
II La parole ne donne accès au pouvoir que à certaines conditions et dans certains contextes précis.
Prendre la parole doit être 1) possible 2) autorisé. Ce qui implique l'existence d'un espace public, donc d'un contexte moderne, démocratique, relativement égalitaire. Ensuite, il faut réussir à être écouté, puis enfin il faut être en mesure de garder la parole.
1) Un espace public
Dans une société despotique (non républicaine), seuls ont accès à la parole ceux qui ont l'onction du pouvoir. Tout change avec la Grèce antique et l'apparition des savants et des philosophes qui vont prendre la parole au nom de leur savoir, de leur compétence (Périclès), de leur talent (Hésiode, Homère) ou de la vérité (les philosophes). Parallèlement se constitue un espace public où les décisions vont être prises à la suite de discussions, d'échanges, de concertation et de votes.
Cependant, même dans ce contexte pré-démocratique :1) ceux qui prennent la parole vont conquérir le pouvoir non sans violence grâce à leur éloquence (pouvoir " tribunicien "), c'est-à-dire leur aptitude à la manipulation fondé sur des bases largement irrationnelles (cf la critique des sophistes et de la démocratie despotique par Platon, (texte joint) 2) Les philosophes qui prennent la parole au nom de la vérité n'ont pas de pouvoir (le vrai pouvoir reste politico-religieux). D'où le conflit et la mort de Socrate : " Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux que l'on appelle aujourd'hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes, tant que la puissance politique et la philosophie ne se rencontreront pas dans le même sujet, il n'y aura de cesse, mon cher Glaucon, aux maux de la cité " République, 479 c
2) Dans l'espace privé
Situation du maître et de l'élève, du père et de ses enfants, du médecin et de son patient etc... Autrefois , celui qui a l'autorité parle (le mari par exemple) et celui qui est subordonné écoute (la femme). D'emblée celui qui parle a droit au silence, en vertu de son autorité, non discutée. Aujourd'hui, déclin général de l'autorité (à part celle des médecins et les savants). Même les journalistes sont obligés de donner le parole à leur auditoire (cf les émissions désormais interactives et les nouveaux types de journalisme sur le Net). D'où le déplacement des problèmes : il ne s'agit plus de " prendre la parole ". Tout diplômé de l'université peut enseigner. Mais peut-il être écouté ? Le problème aujourd'hui c'est d'obtenir le silence. De faire taire son auditoire. Une des solutions est de désamorcer le désir de parole de l'autre, par exemple en occupant l'espace sonore : " de plus en plus la fonction d'un pouvoir, quel qu'il soit, est de faire taire. Et pour faire taire facilement, il faut occuper l'espace sonore ". J. Attali (Bruits, 1977)
3) La prise de parole non autorisée

La parole révolutionnaire. Lorsque Robespierre ou Danton prennent la parole, ils ne prennent pas le pouvoir. Ils l'ont (parce que la Bastille a été prise). Il s'agit de le conserver et de le légitimer a posteriori.
Autre cas, très différent : la révolution de Mai 68. Les étudiants ont pris la parole, sans qu'on la leur ait donnée ; mais ils n'ont pas pris le pouvoir. En revanche , ils ont bouleversé les règles qui prévalaient jusqu'alors. Désormais ni les profs (" mandarins ") ni les élus ne pourront plus confisquer la parole (comme c'est le cas, à la limite, dans les régimes totalitaires, où un seul parle tout le temps). De plus , tout le monde ayant désormais droit à la parole, ce qui est probant n'est plus de " prendre la parole " mais d'obtenir le silence, l'intérêt et le respect de ceux pour qui l'on parle.
Conclusion :
La prise de parole n'est une prise de pouvoir que si celui qui prend la parole possède une autorité. Cette autorité, il peut l'avoir conquise par son talent (sa " bonne " parole) ou pour d'autres causes. La question est donc la suivante : quelle est la parole qui témoigne d'une autorité, ou qui confère une autorité, en république ?
III On ne " prend " pas la parole en république
Dans l'expression " prise de parole " ou " prise de pouvoir ", il y a une composante violente (unilatérale) ; or, la politique moderne valorise l'idée de concertation, de dialogue, de compromis raisonnable et négocié. Donc le statut et l'impact de la parole (éloquente, séduisante..) doit être relativisée (cf textes joints de Habermas et Conche)
1) En république, ni l'homme ni le Verbe, ne sont souverains. Visionner le Président de la République
C'est la loi qui est souveraine. La loi est l'acte de la volonté générale. La loi est adoptée (après discussion) par les représentants du peuple désignés selon des procédures consensuelles. Les notions de " discussion-rationalité-concertation " sont fondamentales pour déterminer la nature de l' " espace public ". Donc, dans ce contexte, prendre la parole (cf télé-évangélistes, animateurs vedettes, personnalités charismatiques) ne doit pas être décisif. Le vrai pouvoir -légitime- appartient à ceux qui ont été désignés pour obtenir la parole.
2 ) L'autorité rationnelle exclut la violence.
Contrairement à l'autorité traditionnelle et à l'autorité charismatique. Dans une démocratie, l'autorité charismatique (fondée sur la notoriété, le charme, l'éloquence) doit conserver une place secondaire par rapport à l'autorité rationnelle (établie par les institutions d'une part, fondée d'autre part sur le savoir ou la compétence). Théoriquement, en république, le pouvoir de ne se " prend " pas. La parole peut se prendre mais elle ne confère pas un pouvoir pour autant.
A titre de contre-exemple on citera la parole de celui qui décide de s'opposer : l'appel du 18 juin du Général de Gaulle. IMAGE.Mais le contexte n'est plus celui d'un régime républicain. Et l'appel à la résistance n'est pas exactement une prise de po
uvoir, car la résistance n'est pas un " pouvoir "3) De fait, qui possède le pouvoir en démocratie ?
Ce sont ceux qui ont été désignés par le souverain c'est-à-dire le peuple. Donc la " prise de parole " est un effet et non une cause du pouvoir. Les politiques ont le pouvoir de parler, mais aussi celui de nommer (ceux qui auront la parole) de faire taire (ceux qui prennent la parole sans autorisation) et même de faire chanter (" Louis XIV n'avait pas Mireille Mathieu pour lui meugler la Marseillaise dans l'oreille " Cavanna).
Ce sont aussi ceux qui possèdent les groupes financiers commandant les grands médias (robinets à parole), tous ceux qui contrôlent les moyens d'information ( radio, TV, édition). Ceux-là ont le pouvoir de donner la parole (aux journalistes et même aux hommes politiques) mais aussi de diffuser des images (plus efficaces que les mots),et de faire du bruit (musique, pub) afin d'investir le " temps de cerveau disponible " du public captif ( P. Lelay, PDG de TF1)
Conclusion
Ceux qui prennent la parole (publicitaires, journalistes, intellectuels) le font dans un espace public largement tributaire ce ceux qui commandent (financiers) sans prendre la parole !
Conclusion
" Prendre la parole " : soit vous la prenez parce que l'on vous y a invité. Alors, ce n'est pas violent, et votre pouvoir découle de votre autorité et non pas directement de la qualité de votre parole.
Soit vous prenez la parole sans y être invité mais alors le pouvoir obtenu peut être contesté par ceux qui parleront après vous et peut-être mieux ou plus fort que vous. Alors la démocratie peut tourner à la cacophonie.
Ce n'est pas la parole qui est souveraine en démocratie. C'est la loi.
5


2 commentaires:
merci...
merci de meme...
Enregistrer un commentaire