lundi 10 septembre 2007

L'envie et la jalousie, passions démocratiques (suite)

Dans Le sacrifice et l'envie, le philosophe Jean-Pierre Dupuy montre que l'égalité des conditions développe , dans les sociétés modernes et démocratiques, une "fièvre concurrentielle" inconcevable dans les sociétés aristocratiques. Il rejoint sur ce point René Girard (cf ses célèbres analyses du "désir mimétique"). Mais il s'appuie également sur Rousseau et sur Tocqueville qui ont bien vu l'un et l'autre que la jalousie et l'envie étaient les passions "démocratiques" par excellence. Passions qui peuvent nous conduire à désirer détruire ce que l'autre possède, à défaut de pouvoir y prétendre:


"L'égalité des conditions mène nécessairement les hommes à la concurrence et à la rivalité. Deux attitudes sont alors possibles, que Tocqueville partageai précisément entre les Etats-Unis et la France (...)
La première consiste à accepter le jeu de la concurrence, à chercher à vaincre l'autre, à être le meilleur. La seconde est l'attitude des enfants qui, lorsqu'ils voient qu'ils ne peuvent avoir ce qu'ils désirent, préfèrent le détruire plutôt que de le laisser à leur rival : c'est la logique de l'envie. Cette fuite apparente devant l'univers concurrentiel n'est évidemment pas la manifestation d'un manque, mais bien d'un excès d'esprit concurrentiel. Questions : ce que le sociologue aujourd'hui diagnostique comme un désengagement de la lutte pour la reconnaissance ne procéderait-il pas de la même illusion? Ce qu'il hypostasie comme indifférence et absence de désir ne serait-il pas la dissimulation d'un désir exacerbé, un masque au leurre duquel le sociologue se laisserait prendre?Délaissant l'esprit du temps, j'observe que presque tous les grands penseurs de la modernité nous ont donné de l'individu deux visions opposées et disjointes, dont l'articulation au sein de leur oeuvre leur a posé de sérieux problèmes : l'individu replié sur lui-même, isolé, indépendant, radicalement séparé de ses semblables; l'individu aspiré par les autres, fou de désir et d'esprit concurrentiel. Chez Tocqueville, c'est le même individu qui, tel Janus, présente ces deux visages. De là le paradoxe, que Tocqueville révèle sans vraiment le résoudre. Les autres auteurs s'arrangent en général pour dissoudre la contradiction en affectant chacun des deux termes à un moment différent, ou même à un type d'homme différent. C'est chez Rousseau que la tension est la plus forte : d'un côté l' « amour de soi », cette boucle auto-référententielle qui clôt l'individu sur lui-même comme être autosuffisant, ce sentiment qui le pousse à ne se soucier que de lui-même et à ne rechercher des objets que pour autant qu'ils répondent à un « besoin absolu »; de l'autre l' « amour-propre » qui « vient du désir de se transporter toujours hors de soi » (Emile), qui naît dès l'instant où chacun reconnaît dans autrui son semblable,« sentiment relatif par lequel on se compare, qui demande des préférences, dont la jouissance est purement négative qui ne cherche plus à se satisfaire par notre propre bien, seulement par le mal d'autrui » (Rousseau, juge de Jean-Jacques).


Jean-Pierre Dupuy, Le sacrifice et l'envie,pp 26-27 Calmann-Levy

1 commentaire:

Annie a dit…

Qui est Janus ?