dimanche 9 septembre 2007

L'obscénité démocratique (Regis Debray) suite

Les formes nous préservent de la barbarie dit Benjamin Constant.

Aujourd'hui, les formes sont discréditées et refoulées:











"L'hypersphère qui est le bocal où nous nageons -quelques-uns s'y noient- nous a fait passer
en un demi-siècle d'une société de la distance à une société du contact. Avantage du tactile : ça réchauffe. Bisous, caresses, taquineries et papouilles sont devenus de rigueur entre gens du même sexe, et les officiels tiennent désormais la poignée de main ou l'accolade à l'ancienne pour des marques de froideur, au bord de l'incident diplomatique. Attouchements mis à part, et laissant nos libidos de côté, privilège a été chimiquement donné, avec le daguerréotype en plein XIX siècle, aux choses elles-mêmes de se substituer à leur signe : devenue le premier des arts, la photo a supplanté l'image peinte ou dessinée, le tableau dans son cadre est devenu maintenant une installation hors cadre, et je suis sang, le titre d'une pièce dernier cri où toutes sortes d'humeurs, et non de l'hémoglobine, dégoulinent à la vue. Le trois-D a remplacé le devant le monde par un dans le monde. Le double-clic (console de jeu, boucle sensorimotrice, écran tactile, casque de visualisation, gant à retour de données) a transformé l'apprenti regardeur, l'auditeur patient en pilote en chambre ou en Exterminator survolté zigouillant sur sa vidéo des escouades fluorescentes de méchants, four rattraper la concurrence, par mimétisme ou par instinct de survie, les arts de la distance se sont vus obligés de squatter les techniques d'immersion. Ils sont bravement venus à notre rencontre, et ont élu domicile dans les friches, les hangars, les lofts et les garages"



Regis Debray pp 67-69

5 commentaires:

sancho a dit…

Bonjour, excellente idée de mettre en ligne ces extraits. Je crains que cette idée des "arts de la distance" ne soit qu'un phantasme, un mythe. ou pire : la réification d'une certaine forme de théâtre et de concert bourgeois. Ce type de pensée qui se borne à condamner tout ce qui est nouveau, tout ce qui bouge, me fatigue un peu.

Lhansen-Love a dit…

"bourgeois"?
La représentation mimétique (la distance que le théatre nous permet de mettre entre nous et nos passions, par exemple) dont parle Aristote est-elle "bourgeoise"?

Et puis R. Debray ne se "borne pas à condamner". Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il argumente!

kleuo a dit…

Certes, certes, mais de 2 choses l'une: soit cette réfléxion vise à valoriser l'idéal démocrate contre ses dérives populistes, soit elle améne une critique d'ensemble de la politique en démocratie comme nécessairement rongée par cette fausse proximité. Bref, propose-t-il une politique simplement sérieuse ou un nouveau mode de communication politique, voire de communication de masse ?

Une critique doit prendre place dans une pensée, reste à ne pas laisser d'ambigüités sur cette pensée...

Lhansen-Love a dit…

Il ne propose rien du tout! Il critique, pour critiquer..
Mais il a une oeuvre conséquente, on ne peut pas dire que ses remarques flottent dans le vide. Elles s'inscrivent dans sa théorie générale de la "médiologie"...
Ce qu'il prône, si vous voulez absolument qu'il prône quelque chose, c'est que l'on cesse de confondre démagogie et démocratie, que l'on renonce aux illusions de l'immédiateté (c'est très voisin de ce que dit Marcel Gauchet dans "La condition politique" ;la division est inhérente à la politique).
On ne peut pas faire tenir 60 millions de personnes dans la cour de l'Elysée dit Debray.

kleuo a dit…

Mais la médiologie ne se limite pas aux sphères de "la" politique et du jeu démocratique, électoral. Elle touche "au" politique, à la manière dont on pense le monde. Elle remet en question l'idéal d'immédiateté de toute utopie, la possibilité d'une société sans état, l'idée d'un monde sans médiation entre les hommes.

Bref, ses remarques amènent non seulement à définir les limites de la démocratie, de l'acceptable, mais aussi celles du possible, du "pensable".
Son propos a une plus grande portée que ce qu'il en dit, c'est tout. Ce n'est pas le plus méchant des reproches ! C'est juste important...